Le parcours d’un repenti

En 2001, Mourad Benchellali partait faire le djihad en Afghanistan. Aujourd’hui, il tente de dissuader des jeunes de s’engager en Syrie.

 

Correspondante à Lyon, Catherine Lagrange

À la une du Point.fr, Publié le 20/11/2014

 

À 19 ans, Mourad Benchellali s’est laissé embarquer en Afghanistan dans un camp d’entraînement d’al-Qaida. C’était en 2001, et très rapidement, le gamin de Vénissieux est tombé aux mains de l’armée américaine, vendu par l’armée pakistanaise. Trente mois à Guantánamo, avec son lot de tortures et d’humiliations, puis dix-huit mois à Fleury-Mérogis… Benchellali, condamné, avec quatre autres Français de Guantánamo, pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », est ressorti traumatisé de ces cinq ans de tunnel.

Aujourd’hui, Mourad Benchellali a changé de combat. À 33 ans, père de famille et toujours vénissian, il a entrepris une bataille contre le djihad, à la rencontre des jeunes, dans les écoles, les clubs de sport, les associations, pour les dissuader de partir rejoindre les islamistes en Syrie.

« Je comprends ce qui peut se passer dans leurs têtes »

« Je leur raconte simplement mon parcours et les conséquences que ça a eues sur ma vie », résume Benchellali, qui a mis en 2007 son histoire sur le papier dans Voyage vers l’enfer (1). « Je leur raconte ce que j’ai découvert, j’essaye de leur faire comprendre les dérives que cette décision peut engendrer. Ces jeunes idéalisent la situation et je leur explique que, là-bas, ils ont plus de probabilités d’être embrigadés par des criminels que de servir la bonne cause, d’avoir l’occasion d’aider leur prochain et qu’au bout du chemin ce sera sûrement la prison ou la mort. »

Il leur raconte aussi « l’enfer » de Guantánamo puis son séjour dans les prisons françaises quand il a pu rentrer.

Il espère ainsi, modestement, dissuader les vocations. « Je me revois dans ces jeunes, je comprends ce qui peut se passer dans leurs têtes et je pense que mon histoire peut avoir une portée : il est plus facile pour eux de s’identifier à moi qu’à un spécialiste qui s’exprime à la télévision. Je vois bien que ce que je leur raconte les fait réfléchir. »

 

« Pourquoi ces jeunes cherchent-ils un avenir ailleurs ? »

S’il a entrepris cette croisade anti-djihad, c’est parce qu’il s’inquiète de la situation actuelle, de ces départs de jeunes Français. « On ne connaît pas vraiment l’ampleur du phénomène, mais ils sont beaucoup plus nombreux qu’à mon époque. On devait être une cinquantaine à partir. Aujourd’hui, je pense que c’est à une autre échelle. » Un mouvement qu’il explique par l’utilisation d’Internet, mais aussi par « une situation sociale qui n’a pas trouvé de solutions dans les quartiers et qui s’aggrave ». « Quand on n’a pas de travail, quand on n’a pas de place dans la société, on est plus vulnérable. Il faut collectivement se poser la question : Pourquoi ces jeunes cherchent-ils un avenir ailleurs et pas ici ? »

S’il est régulièrement invité à témoigner de son parcours auprès des jeunes en Belgique, en Suisse, Benchellali regrette de l’être beaucoup moins en France. « Le regard à l’étranger est différent, en France, on me voit peut-être encore comme le djihadiste, comme le détenu de Guantánamo. » Le 27 novembre, il sera pourtant entendu par une commission parlementaire au Sénat et espère convaincre de la portée de sa démarche auprès des jeunes Français et de l’urgence d’intervenir.

 

Contre Guantánamo

Mais il ne lâche pas non plus son combat contre Guantánamo et milite pour la fermeture du camp américain qui compte encore quelque 150 détenus. « L’existence de ce camp est un argument utilisé par les extrémistes qui recrutent, explique-t-il. Quand on voit, sur les vidéos, les scènes de décapitations avec des gars habillés en orange, c’est pour eux une façon de se présenter comme des victimes et de dire voyez ce qu’on fait aux musulmans. »

Ce combat, il le menait notamment avec celui qui s’est battu pour le faire sortir de Guantánamo, son avocat Jacques Debray, devenu un ami. Mais, depuis, le pénaliste lyonnais, terrassé par la maladie de Charcot, a été contraint d’abandonner la cause. Aujourd’hui, Mourad Benchellali, continue de veiller, comme un fils, celui qui est irrémédiablement enfermé dans la maladie.

 

Voyage vers l’enfer de Mourad Benchellali. Éd. Robert Laffont, 288 p

Mourad Benchellali est né le 7 juillet 1981. Il a été l’un des premiers détenus français du camp de Guantanamo.

Entre Papillon et Midnight Express, le récit à cent à l’heure d’un engrenage tragique.

2001. Mourad Benchellali a dix-neuf ans. Il travaille comme agent de médiation dans sa ville natale de Vénissieux, il est fiancé et vient de s’acheter sa première voiture. Lorsque, à la veille de l’été, son frère aîné qu’il admire lui parle pour la première fois d’aller passer des vacances en Afghanistan, il se prend à rêver d’aventure – et ne se doute pas qu’il fait le premier pas de son voyage vers l’enfer.Londres, puis le Pakistan, et l’Afghanistan… Hébergé et guidé par les amis de son frère, Mourad finit par se retrouver dans un camp d’entraînement. Tolérant, non-violent, il est à l’opposé de l’univers qu’il découvre et il n’a qu’une idée : rentrer chez lui et reprendre une vie paisible. Mais après le 11 septembre, le piège se referme sur lui : pris sans arme au Pakistan, il est vendu aux Américains et déporté à Guantánamo. C’est là que Mourad découvrira la prière, c’est là aussi qu’il apprendra l’anglais… et l’arabe. Guantánamo aura été son école – en même temps qu’un lieu de désespoir, d’absurdité et de souffrance.Aujourd’hui Mourad tente de regarder les épreuves traversées avec honnêteté et vérité, en reconnaissant son erreur initiale. Mais il est difficile de ne pas se sentir broyé par un système politique et judiciaire qui n’a plus pour but de reconnaître la responsabilité individuelle des hommes mais de « faire des exemples » pour calmer la peur ambiante. Son récit sans haine est une pièce à conviction impossible à oublier.

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